mardi 30 décembre 2008, 22:54
Discours pour les obsèques de Lucien Chapelain par Gilles Garnier
Chère Mireille ,
Monsieur le Maire cher Gilbert,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les Présidents et représentants d’associations de résistants et déportés et d’anciens combattants,
Mesdames messieurs,
Chers amis et camarades,
Nous avons tous en nous une image, une parole de Lucien un mot d’encouragement avec sa belle voix grave, on pourrait même dire caverneuse. Il a été, il est, et restera parmi nous.
Lucien est né ici à Bondy, dans cette ville qui a vu aussi naître André Malraux qui a su si bien parler de la Résistance. Ne disait il pas « elle n’était alors qu’un désordre de courage ». Car Lucien et l’engagement çà n’a toujours fait qu’un. Dans sa famille ouvrière, le choix de son camp, du camp de ceux qui souffrent et que l’on exploite, de ceux qui se battent et qui résistent, de ceux qui rêvent et construisent un monde nouveau, avait été fait depuis longtemps. Lucien faisait partie de ces ouvriers qui pensaient, qui savaient que pour bien combattre ses adversaires il faut en savoir autant qu’eux. Alors qu’il travaille à Noisy le Sec chez Marret-Bounin il étudie le droit en 1938 et 1939.
C’est dans l’enthousiasme de la montée du Front Populaire en 1935 qu’il a donné son adhésion à la SFIO et à son mouvement de jeunesse. Son niveau de conscience politique, son exigence le mèneront à rejoindre dès 1938 le Parti socialiste ouvrier et paysan animé par Marceau Pivert, il siègera à 19 ans dans ses instances dirigeantes. Il choisit ainsi la gauche du parti socialiste d’alors sentant que certains allaient trahir les idéaux du front Populaire.
Il est arrêté en décembre 1939 parce que dans un tract distribué aux portes des usines Renault à Billancourt il dénonce les marchands de canons qui en pleine « drôle de guerre » continuent de faire des affaires avec l’Allemagne Hitlérienne. Les capitalistes n’ont pas de patrie.
Pour cet acte de dénonciation pourtant bien pacifique il écope de 5 ans de prison en mars 1940. Les Allemands ne sont pas encore passés à l’attaque que le gouvernement français fait enfermer ceux qui ne veulent pas se laisser intimider ou se laisser faire.
C’est là tout Lucien un homme droit, un homme pour qui l’injustice et la lâcheté seront toujours à combattre. Il le prouvera toute sa vie.
Car combien sont ceux, dans notre pays et dans notre parti, qui ont rejoins ses rangs au plus sombre de la nuit qui s’est abattue sur la France ?
Lucien est de ceux là et c’est en prison en 1942 qu’il adhère au Parti Communiste Français pour rendre hommage au Député Catelas décapité « Ami quand tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place » nous dit un des plus beaux vers du chant des partisans qu’il a entonné tant de fois. Ce parti, son parti il ne quittera plus.
En septembre 1943, le gouvernement de vichy le livre, avec tant d’autres, aux nazis. Il ira à Buchenwald dans ce convoi des 20 000 il sera le responsable communiste. En mai 1944 Marcel Paul le retrouve dans ce camp. D’autres plus qualifiés que moi parleront de la vie et du rôle de Lucien dans la résistance à l’intérieur même du gouffre de la machine à exterminer nazie.
Ce qu’il faut dire et ce dont il faut nous souvenir c’est que des hommes ont su se dépasser pour organiser la solidarité et la protection de celles et ceux qui demain après la guerre joueront un rôle dans la vie française. Marcel Bloch Dassault n’a jamais dit autre chose quand il parlait de la résistance dans les camps et a fortiori de la résistance communiste.
De nombreux auteurs ont écrit sur le pire et le pire dans le nazisme c’est que cette idéologie a tout fait pour que disparaisse l’Homme. Mais jamais ni Lucien ni ses camarades n’ont abandonné l’espoir. Je citerai un de ces rescapés, Robert Antelme dans l’espèce humaine il écrit: « En réalité après la soupe, la faim relayera le froid, puis le froid recommencera et enveloppera la faim ; plus tard les poux envelopperont le froid et la faim, puis la rage sous les coups enveloppera poux, froid et faim, puis la guerre qui ne finit pas enveloppera rage, poux, froid et faim et il y aura le jour où la figure dans le miroir, reviendra gueuler: JE SUIS ENCORE LA ! »
« Peut être ai-je trouvé un soutien dans mon intérêt jamais démenti pour l’âme humaine, et dans la volonté non seulement de survivre, mais de survivre dans le but précis de raconter les choses auxquelles nous avons assisté et que nous avons subi. » Ainsi s’exprimait Primo Levi en 1976.
Lucien, lui aussi, n’a eu de cesse de raconter et de raconter encore aux plus jeunes pour qu’ils sachent et pour qu’ils soient vigilants. C’est ce qui l’amènera à emmener des collégiens de Bondy au Struthof. Mais aussi et surtout pour qu’ils n’ignorent pas que ce système nazi a eu des causes et des soutiens. Et lorsque encore aujourd’hui, certains qui détiennent les clés du pouvoir ressortent la théorie du bouc émissaire. Lucien nous aurait dit ne vous trompez pas de colère. Le racisme, l’anti-sémitisme, le révisionnisme historique il n’a cessé de les combattre avec des mots mais aussi avec des actes de courage.
Dès son retour à Bondy il devient adjoint au maire mais il n’oublie pas son engagement au sein de son parti. Secrétaire de section, il est membre du comité fédéral de la seine est puis de la seine, il est un temps secrétaire de la section de Saint Denis, il collabore au comité central, il sera même en responsabilité dans la Haute Saône puis dans le Cher au gré des besoins de cadre du parti comme on disait à l’époque.
A l’époque la vie d’un militant ne lui appartient pas complètement et Mireille tu l’as accepté par amour mais aussi parce que toi aussi tu milites. Il sera une nouvelle fois arrêté en 1956 pour avoir organisé une manifestation interdite qui exigeait la paix en Algérie. 7 mois derrière les barreaux et oui sous le gouvernement Guy Mollet !
Mais c’est à partir de 1965 que Lucien reprend toute sa place à Bondy il sera élu dans une municipalité d’union de la gauche, il sera aussi pendant 10 ans le secrétaire de la section communiste. Je pense à tous les communistes et aux amis de Bondy qui l’ont connu, il était un travailleur infatigable. Il était de ces élus qui conjuguaient sans complexe leur responsabilité militante et leur travail d’élu. Car il savait qu’être élu communiste c’est vouloir changer le monde ici et maintenant et ne pas se satisfaire de l’ordre établi ne veut pas dire renoncer à tenter de gérer autrement.
Permettez-moi de dire à ses camarades de Bondy et à ceux qui aujourd’hui siègent au conseil municipal que vous pouvez vous inspirer du travail et des réflexions de Lucien Chapelain. Il était fier de vous et il vous le disait.
Je ne l’ai connu que fort tard dans les années 90 quand il était suppléant de Roger Gouhier son copain de toujours. Ils avaient fait la paire dès 1967 quand il s’était agi de reprendre cette circonscription à la famille Calmejane et à ses sbires. Ils me racontaient l’un et l’autre cette campagne comme une épopée. Les coups de poings et les sots de colle volaient bas ces années là.
En 1988 au cours d’une partielle Roger retourne à l’assemblée et Lucien était heureux que cette circonscription redevienne communiste, en 1993 avec Jean Louis Mons il se battra encore cette fois ci sans succès.
Lucien a connu les victoires et les échecs. Il a connu un Parti Communiste fort et un Parti affaibli. Il n’était pas un communiste suiviste et il se posait beaucoup de questions sur l’avenir de son parti mais jamais il ne s’est laissé abattre. La maladie seule peut s’enorgueillir de l’avoir fait plier.
J’ai vu partir Roger, j’accompagne Lucien avec vous ceux qui l’ont aimé et qui ont lutté à ses côtés. L’image qui restera de lui est celle d’un juste, d’un homme qui n’a eu de cesse de croire mais aussi de construire un avenir meilleur pour les bondynois mais aussi pour noisy et romainville.
Alors au moment de te dire adieu Lucien je ne peux m’empêcher de penser à ce vers d’ARAGON « Même qu’une voix se taise sachez le toujours le chœur profond reprend la phrase interrompue. »
Je vous remercie.
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